Evolution des programmes scolaires pour une France multiculturelle

Situation

Le système éducatif français est notamment conçu pour que les élèves maitrisent les legs historiques, moraux et intellectuels de leurs ancêtres, tout comme l’histoire et le fonctionnement administratif, économique et politique des nations européennes. Les enseignements dispensés sont principalement basés sur un paradigme gréco-latin et judéo-chrétien. Ces contenus pédagogiques, qui s’inscrivent dans une continuité historique, ne prennent pas forcément toute la mesure de l’évolution de la société française. Alors même que les français originaires d’Afrique, pour ne citer qu’eux, représentent une part significative de la population, les politiques feignent de ne pas voir la problématique d’un enseignement monochrome qui ne permet pas à certains jeunes noirs et arabes d’avoir une visibilité sérieuse sur une partie de leur histoire (antiquité, période précoloniale, esclavage, colonisation) sans qu’elle ne soit édulcorée, ou parfois même falsifiée. Quand la France ne valorise quasiment aucune expérience intellectuelle négro-africaine, africaine-caribéenne, maghrébine, multiplie les « non-dits » sur les grands personnages non européens (inventeurs, savants), et ne donne pas toute la dimension des grandes civilisations extra-européennes (Egypte, Nubie, Harappa, Numidie…), cela peut amener un certain nombre de questions fondamentales chez certains jeunes, notamment en banlieue, telles que : Qui suis-je? D’où je viens? Pourquoi l’intelligence est blanche? Comment mon peuple a contribué à l’essor de l’humanité? Pourquoi mes parents sont dans ce pays ? Cela pose, plus généralement, la question de leur place dans la société et il n’est pas étonnant de voir deux comportements distincts se produire : un qui exprime un désintérêt et un manque de motivation patent vis-à-vis des programmes, notamment celui d’histoire-géographie, ou un autre qui, à l’inverse, donne à constater une assimilation parfaite, assimilation qui, dans les rapports à la société, génèrera des convictions et des réactions qui peuvent s’avérer être un frein dans la compréhension de son identité propre. Les programmes scolaires, que l’on peut qualifier d’eurocentristes, et de dogmatiques sous bien des aspects, atrophient la conscience historique et le regard critique des élèves par une présentation partielle et partiale des événements et des figures historiques liés à l’histoire de France. Les exemples d’omission et de dérives idéologiques sont nombreux : projet de loi sur les « effets positifs » de la colonisation en 2005, la sous-indemnisation des tirailleurs originaires du Maghreb (mise en lumière par le film Indigènes de Rachid Bouchareb en 2006), le discours de Dakar de 2007 dans lequel le président Nicolas Sarkozy avance le fait que l’homme africain « n’est pas suffisamment entré dans l’Histoire »…

Proposition

Il n’est plus à démontrer que la pensée d‘une France exclusivement blanche est dépassée : c‘est pour cela qu‘il devient nécessaire d’élargir le champ des ouvrages de référence, que ce soit pour les œuvres historiographiques ou, plus généralement, pour les supports littéraires utilisés (romans, poèmes, biographies…). Il conviendrait que les points de vue alternatifs présentés ne soient pas systématiquement taxés de subversifs. L’objectif n’est pas de marginaliser les personnages et périodes considérées comme forts et emblématiques de l’histoire de France (Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, la guerre de cent ans, les deux guerres dites mondiales…), mais d’y adjoindre des figures et événements extérieurs qui sont en lien direct et dont les documents ne manquent pas (Toussaint Louverture, la conférence de Berlin de 1885 sur la balkanisation de l’Afrique, Cetewayo, Léon l’africain, la guerre d‘Algérie, Ibn Batuta…). Pour ce faire, le CQFD propose que les programmes scolaires soient revus, surtout à partir du collège, et jusqu’à l’université, dans toutes les matières pouvant faire l’objet d’une pluralité d’approches idéologiques et méthodologiques : histoire-géographie, littérature, philosophie… Pour faire en sorte que tous les jeunes se reconnaissent positivement dans les enseignements qui leur sont prodigués, il convient d’insister sur les axes pédagogiques suivants :

a) Civilisations et rapports entre les différents peuples dans l’Antiquité, présence de grands empires en Afrique avant l’esclavage : l’un des objectifs est de montrer que l’homme africain est bien entré dans l’Histoire puisqu’il en est à l’origine, que des civilisations et des empires puissants et prospères préexistaient à l’arrivée de l’homme blanc. A partir de cela, les jeunes français d’origine africaine pourront se construire un héritage culturel et historique positif, contrairement à l’image dévalorisante qui peut être diffusée et entretenue.

b) Parler de ce qui est arbitrairement appelé « commerce triangulaire» sans déformer ou atténuer les faits : la loi TAUBIRA de 2001 va dans ce sens car « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique (…)et l’esclavage (…) constituent un crime contre l’humanité » (Article 1) et que  « Les manuels scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la plus longue et la plus massive déportation de l’histoire de l’humanité la place conséquente qu’elle mérite.». (Article 2)

c) La légitimité de la présence des noirs, des maghrébins, des asiatiques sur le territoire français (esclavage, colonisation, néo-colonisation) : la présence de toutes ces populations en France n’est pas le fruit du hasard mais la résultante d’une longue histoire commune. Sur cette base, il convient de ne pas stigmatiser les flux historiques d’immigration car ce sont les européens qui, dans un premier temps, ont manifesté une attitude impérialiste d’appropriation de territoires et de peuples.

d) La construction d’une société nouvelle et multiculturelle : en s’appuyant sur la connaissance véritable et le respect des origines de chacun, donc en cessant toute pensée coloniale, il est alors possible de partager les différences et se retrouver dans un projet commun, celui de la France et des valeurs qu’elle prône.

e) Points de méthodologie : traiter les sujets par thèmes, de manière transverse, et laisser la place à des points de vue et analyses pluriels; créer des chaires de recherche dans les universités françaises sur le modèle des Black Studies aux USA; proposer des outils aux professeurs pour qu’ils puissent délivrer ces savoirs; développer les échanges d’étudiants avec les pays d’Afrique ou d’Asie ; élargir l’enseignement des langues vivantes des pays d’origine des personnes issues de l’immigration; recourir à des œuvres francophones pas ou peu exploitées (Amine Maalouf, Amadou Hampâté Ba).

Bénéfice

Premièrement, certains jeunes de banlieue auront désormais le sentiment d’être concernés par la dynamique d’une société qui ne les occulte pas du récit commun et qui les valorise. Deuxièmement, le flou identitaire et culturel qui anime leur regard sera en partie dissipé par la connaissance de modèles « à leur image », et donc de repères. Enfin, en ouvrant les enseignements à des opinions différenciées et à l’esprit critique, cela est susceptible de créer chez eux des mécanismes de pensées et des comportements qui favorisent une meilleure compréhension de leur place au sein de la société.

Source de la photo : veille-education.org