Construction de prisons anti-récidive en France

Situation

Selon Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté, la construction de nouvelles prisons reproduit sans cesse le même schéma infernal, un peu comme les HLM dans les années 1960. Beaucoup de spécialistes en conviennent : alors que la préparation de la réinsertion demeure l’une de ses principales missions, la prison est globalement inefficace sur ce terrain. La loi pénitentiaire de 2009 a pourtant instauré une obligation de proposer du travail aux détenus, mais elle est restée lettre morte. Lors de sa dernière conférence de presse en 2010, Jean-Amédée Lathoud, directeur de l’Administration Pénitentiaire, reconnaissait que seulement un tiers des détenus travaille, et pour une rémunération mensuelle moyenne de 192 euros. Il ajoutait que les entreprises qui confient des marchés à la pénitentiaire sont de moins en moins nombreuses. Aussi, l’incarcération ne devrait pas entraîner la privation d’autres droits civils, dont l’un deux est l’éducation.

Les détenus les plus désavantagés sont ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Dans un monde dominé par les messages codifiés, l’alphabétisme constitue la connaissance la plus élémentaire de toutes, et la base du progrès dans l’éducation. A titre d’exemple, l’ancien détenu doit, dès sa sortie, prendre impérativement possession d’un grand nombre de documents, souvent difficiles à obtenir. Il doit d’abord ouvrir un compte pour bénéficier d’une couverture maladie. Puis il doit demander une Aide Médicale d’Etat. Ensuite, il faut qu’il se rende à la préfecture pour se procurer les documents de base que sont la carte d’identité ou le permis de conduire. Enfin, toutes les mesures nécessaires doivent être mises en œuvre pour rechercher un emploi et un logement. En ne sachant ni lire ni écrire, l’ex détenu est fortement handicapé et, dans ce contexte, on comprend bien que l’alphabétisation constitue un enjeu majeur pour combattre l’exclusion sociale.

D’autre part, le soutien de la famille, dans la mesure où elle existe, est un élément très important dans la capacité du détenu à retrouver une vie normale après sa libération : un détenu qui se retrouve entouré à sa sortie a plus de chances de réussir sa réinsertion. Or, une fois en prison, certains souhaitent ne garder aucun contact avec leurs proches et se coupent de la réalité extérieure, ce qui rend leur sortie d’autant plus difficile. En outre, si l’on veut réinsérer les détenus dans la société en suscitant chez eux un changement réel, il faut aussi les rendre plus autonomes et leur donner une meilleure opinion d’eux-mêmes. Cela est d’autant plus essentiel que, une fois dehors, ils sont confrontés au regard porté sur eux et à des préjugés qui peuvent les affaiblir : ils ne sont plus considérés comme des citoyens à part entière alors même qu’ils ont payé leur dette à la société.

Au final, les lacunes professionnelles, éducatives et affectives à l’issue de la période d’incarcération expliquent les défaillances de réinsertion. Cela étant, il faut reconnaître que ces défaillances sont parfois dues aux détenus eux-mêmes. De fait, la réinsertion passe notamment par une prise de conscience de son acte en prison, ce qui est difficile pour certains, et beaucoup refusent toutes les activités proposées comme travailler ou étudier. Le challenge consiste donc à faire comprendre au détenu qu’il doit s’amender et devenir acteur de sa propre vie.

Proposition

Pierre Botton, ancien chef d’entreprise flambeur qui avait sombré dans la délinquance financière, durablement cassé par 602 jours de détention dans sept établissements différents, a récemment lancé un projet de construction d’une prison d’un nouveau genre baptisée « Ensemble contre la récidive ». Son programme ressemble à un contrat : d’un côté, les détenus jouissent de conditions de vie dignes et humaines, avec moins de surveillance, pas de fouilles ni de quartier disciplinaire ; de l’autre, ils ont l’obligation de se former, de travailler et de pratiquer des activités sportives et culturelles. La prison modèle Botton veut imposer à ses pensionnaires beaucoup d’efforts, sans relâche. Un anti modèle donc, puisque dans la quasi-totalité des établissements français, les détenus restent oisifs et peu préparés à la réinsertion.

Pour ce projet, il s’est entouré de surveillants, de psychiatres et d’architectes, et a embarqué avec lui des partenaires sérieux. Pour la formation, il a convaincu l’Epide, un établissement public de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficulté, sous la triple tutelle des ministères de la Défense, de l’Emploi et de la Ville. Des entreprises réputées ont donné leur accord pour former les apprentis et assurer du travail en prison, mais aussi pour offrir de futurs débouchés aux détenus : M6, le Palace, la Fnac et Schneider Electric. Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric adhère à la cause : son entreprise aidera donc à qualifier les détenus aux métiers de l’énergie. Une formation aux professions du spectacle sera également proposée avec, comme outil, une salle de 150 à 200 places. Le cahier des charges est désormais précis : le budget de construction est évalué à 9,8 millions d’euros.

Les différentes modalités de cette prison sont les suivantes : les 120 détenus sont des primo-délinquants de 35 ans au plus, condamnés à une peine inférieure ou égale à cinq ans. Parmi eux, aucun agresseur sexuel. L’admission définitive des candidats se fait après une période probatoire d’un à deux mois. Les cellules sont individuelles, de plain-pied, mais leurs occupants y séjournent peu : les repas comme la séance télé du soir se déroulent dans une salle collective. Avec une véritable innovation : l’obligation de travailler 35 heures par semaine, payées au SMIC, avec un contrat de travail du droit commun, alors que dans les prisons actuelles, les condamnés sont souvent rémunérés à la pièce, à un tarif symbolique et sans contrat. Dans le système Botton, le détenu paie un loyer de 100 euros, ses repas, ses activités et la blanchisserie. Comme si les règles de vie du dehors s’invitaient au-dedans. Ouvert au monde extérieur, l’établissement proposerait, entre autres choses, un coiffeur, une boulangerie, une médiathèque, un espace culturel, un centre médical et une antenne Pôle Emploi.

Il s’agit donc, chez ces jeunes, de construire de l’autonomie et de l’estime de soi de sorte que les bons comportements soit déjà acquis au moment de la sortie. Cette prison expérimentale correspond au positionnement du CQFD sur l’autonomie par la formation et le travail pour une réinsertion durable : nous proposons donc la mise en œuvre de ce projet en insistant sur la consolidation des liens entre un détenu et ses proches, et en posant ce dispositif comme un passage fortement conseillé pour les prisonniers en fin de peine, excepté les plus dangereux. Pour cela, il sera nécessaire d’en construire d’autres, une fois que cette première expérience aura donné des gages de réussite.

Bénéfice

Le projet Botton apporte une réponse large aux problématiques  actuelles de la prison parmi lesquelles : la surpopulation, le manque de formation, le manque de travail, la rupture l’extérieur, que ce soit au niveau des habitudes sociales ou avec la famille… Même si, à court terme, une généralisation ne peut être envisagée, l’introduction progressive de ce modèle doit être réalisée.

Source de la mesure : L’Express du 18 mai 2011, p.62 à 64

Source photo : leprogres.fr