Rétablissement de la police de proximité dans les quartiers

Situation

La police de proximité est instaurée en 1998 par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Jospin. Cette initiative vise alors à réduire le sentiment d’insécurité en modifiant le rôle de la police. Ce nouveau rôle repose sur deux piliers : la prévention et la dissuasion. Pour Chevènement, « il faut passer d’une police qui réagit à une police qui anticipe. Au lieu d’éteindre les incendies, il vaut mieux les prévenir ou les circonscrire ». C’est pourquoi on donne à la « pol prox » pour mission d’échanger avec les habitants, d’instaurer des rapports de confiance qui lui permettent d’anticiper les conflits et de rassembler des informations utiles aux enquêteurs. Lorsqu’en 2002, Nicolas Sarkozy endosse à son tour le costume de premier flic de France, il se veut le promoteur d’une culture de l’action et du résultat. Adoptant un style volontariste, il concentre très vite ses attaques sur la politique de prévention qu’il érige en symbole du laxisme sécuritaire. A peine installé place Beauvau, il affirme : « La politique de la prévention n’a aucun sens dans un quartier où devenir trafiquant de drogue est sans risque […]. On ne demande pas aux délinquants le droit de rétablir l’Etat de droit. On le rétablit puis on discute. C’est dans cet ordre que les choses doivent se passer et pas dans un autre. » C’est lors d’une visite à Toulouse en 2003 que le dogme sarkozyste prend forme et marque les esprits : face à Jean-Pierre Havrin, le directeur départemental de la Santé publique, qui lui raconte qu’un match de rugby a été organisé entre les forces de l’ordre et les jeunes du quartier, le ministre réplique : « Vous n’êtes pas des travailleurs sociaux. Organiser un match de rugby, c’est bien, mais ce n’est pas la mission première de la police. ». Pour lui, « La mission première de la police c’est l’investigation, l’interpellation, la lutte contre la délinquance. » L’arrêt de mort de la police de proximité est prononcé, et Jean-Pierre Havrin démis de ses fonctions. Or, progressivement, le concept refait son apparition sous d’autres avatars.

En 2008, soit cinq ans plus tard, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie reconnaît la nécessité d’une force de police ancrée dans les zones de délinquance. C’est ainsi que la police de proximité renaît une première fois de ses cendres sous une nouvelle appellation : il s’agit des Unités Territoriales de Quartier (UTEQ). Au nombre de 34, elles sont lancées en Seine-Saint-Denis et les premiers résultats de ces unités sont plutôt encourageants : un rapport de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) a d’ailleurs démontré leur efficacité. Elles sont composées d’une vingtaine de policiers formés «  à l’activité en milieu difficile, assurant une présence permanente active, visible et dissuasive », explique alors la ministre. Le but est de rétablir la confiance entre la police et la population. La ressemblance avec le projet de Chevènement est flagrante ; la ministre rejette néanmoins l’appellation de police de proximité pour parler de « police proche des gens »… A la suite du discours de Grenoble du 30 juin 2010, discours durant lequel Nicolas Sarkozy annonce une guerre nationale contre les voyous, son nouveau ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, choisit de supprimer les UTEQ au profit de Brigades Spéciales de Terrain (BST) en août 2010. Ces brigades correspondent à une police plus musclée et plus répressive, elles sont constituées de fonctionnaires expérimentés, travaillant en tenue d’intervention. Enfin, en mars 2011, l’actuel ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, annonce la création de policiers « patrouilleurs » en Seine-Saint-Denis. Sous cette désignation se dissimule une énième mouture de la police de proximité. Nicolas Sarkozy l’avait enterrée il y a dix ans, mais force est de constater qu’elle ne cesse d’être remise à l’ordre du jour…

Proposition

A travers ses différentes variantes, la police de proximité a clairement été utilisée comme un gadget politique tout au long de ces dernières années. Il n’en reste pas moins que, quelle que soit l’appellation qu’on lui donne, la nécessité d’une police présente sur le terrain, à même de rassurer les habitants et de dissuader d’éventuels délinquants, se fait ressentir. La police de proximité doit donc pleinement jouer son rôle, à la fois sur sa fonction de prévention /dissuasion mais aussi sur la dimension de proximité /visibilité, surtout dans les quartiers dits sensibles, c’est-à-dire là où l’insécurité n’est pas qu’un sentiment. Cependant, le retour de cette police ne serait pas à même de résoudre tous les problèmes, comme le reconnaissent aujourd’hui nombre d’élus locaux confrontés à la réalité du terrain. Mais, pour que son usage soit optimisé, un certain nombre d’écueils sont à éviter :

a) Si la police de proximité ne peut être envisagée comme le seul sésame de l’action publique en matière de sécurité, l’inverse est également vrai : une police d’investigation et d’intervention ne peut se suffire à elle-même. L’opposition stérile et caricaturale mise en scène par les politiciens entre une police qui prévient, associée à l’idéologie de gauche, et une autre qui enquête et qui intervient, associée à l’idéologie de droite, est contreproductive car les deux sont en fait requises. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs eu tort de faire de la police de proximité un enjeu idéologique puisque les Brigades Anti-Criminalité (BAC) ne peuvent assurer la tranquillité publique à elles seules. Il est donc nécessaire de combiner police de prévention et police de répression afin d’articuler efficacement le rôle de l’une par rapport à l’autre. C’est pourquoi le CQFD se positionne sur la réintroduction de la police de proximité dans les quartiers car elle permet, entre autres choses, d’arbitrer les tensions domestiques d’un quartier, de recueillir des informations sur les habitants et, ainsi, de ne pas faire d’amalgame entre la minorité de délinquants et les autres.

b) Il est à noter que, lors de son expérimentation, la police de proximité a été généralisée un peu hâtivement à l’ensemble du territoire entre 2000 et 2001. En conséquence, elle a été consommatrice en temps, en effectifs, et elle n’a pas donné immédiatement les résultats escomptés. Aussi, Jean-Jacques Urvoas, secrétaire national du PS à la sécurité, considère qu’elle n’a pas pu avoir « une durée de vie assez longue pour que l’on puisse juger de son efficacité ». C’est pourquoi un déploiement progressif et pérenne doit être mis en œuvre cette fois-ci. Dans un premier temps, des agents doivent être affectés dans certains quartiers pilotes afin d’accumuler de l’expérience. Pour accompagner l’acquisition des bonnes pratiques, une formation spécifique comportant un module anti-discrimination ainsi qu’un suivi individuel devront être dispensés par l’école de police. Dans un second, c’est-à-dire une fois que la police aura acquis un savoir-faire et un savoir-être adéquats, notamment dans les zones sensibles, le champ d’action pourra être élargi à d’autres quartiers. Les agents amenés à travailler dans la police de proximité doivent nécessairement être en affinité avec ce type d’approche : le choix des officiers s’effectuera donc sur la base du volontariat et de la motivation.

c) En fustigeant leur rôle d’organisateurs de matchs de rugby, Nicolas Sarkozy a commis une erreur de fond : dans de nombreux quartiers, les rencontres sportives organisées par les officiers de proximité permettaient à des jeunes issus de différentes cités de se côtoyer et de nouer des relations. Le fait qu’ils se connaissent ne réglait pas tous les problèmes mais contribuait à apaiser les tensions dans certains cas. Dans le cadre d’affrontements entre quartiers, c’est en tissant ce type de liens, en créant un vécu commun entre des jeunes issus de chaque cité, qu’il est possible de calmer les esprits.

Une étude des criminologues Alain Bauer et Christophe Soullez datant de 2008 révèle l’insuffisance des effectifs sur le terrain. On dénombrait alors 1 policier “disponible pour intervenir sur la voie publique” pour 753 habitants. Côté gendarmerie, ce rapport est estimé à 1 pour 994 habitants. Partant de ce constat, les auteurs de l’étude ont notamment proposé de confier à la police les agglomérations urbaines, qui constituent « la réalité géographique des nouveaux bassins de criminalité », tandis que la gendarmerie nationale prendrait la responsabilité d’assurer la sécurité publique des territoires ruraux. De fait, au-delà du manque d’effectifs se pose la question de leur répartition sur l’ensemble du territoire : certains quartiers de banlieue manquent cruellement d’officiers quand les centres villes en regorgent et que les commissariats de province en sont bien fournis. Exemple dans les Yvelines : on compte 1920 policiers pour 1,4 million d’habitants alors que ce chiffre devrait théoriquement tourner autour de 3 500. La loi prévoit d’ailleurs un ratio d’un policier pour 400 habitants sauf que, manque de moyens budgétaires oblige, on est bien loin de ce barème en Ile-de-France par exemple. La police de proximité doit donc permettre de rééquilibrer les ratios observés en étoffant les effectifs de police là où il y en a le plus besoin. A ce propos, le CQFD propose que le ratio légal d’un policier pour 400 habitants soit respecté dans les quartiers classés ZUS, à partir du moment où ce quartier a été choisi pour le déploiement de la police de proximité.

Bénéfice

Quand la police se situe uniquement dans une optique de répression, il n’est pas étonnant qu’elle considère les citoyens des quartiers comme des ennemis, ou des coupables potentiels. Avec le rétablissement de la police de proximité, il redevient plus facile d’établir des relations cordiales avec les habitants : d’une part parce qu’une présence policière bienveillante est de nature à rassurer et, d’autre part,  parce qu’une connaissance particulière des uns et des autres permet de personnaliser les rapports citoyens-police. Cette approche constitue donc une composante indispensable à l’instauration de la tranquillité publique, même si le volet répressif ne peut être écarté.