Démocratisation de l’accès aux espaces politiques

Situation

Une société démocratique suppose des citoyens éclairés, des citoyens disposant des connaissances et de la capacité de jugement nécessaires pour faire des choix politiques fondés. Le citoyen est aussi celui qui possède une part de la souveraineté politique : d’ailleurs, l’attribut essentiel de la citoyenneté est le droit de participer, directement ou indirectement, à l’exercice du pouvoir politique. Si l’école occultait cette dimension politique de la citoyenneté, elle risquerait de manquer à sa mission. Et pour cause, la participation politique est fortement corrélée au niveau d’éducation. Un faible niveau d’éducation conduit généralement à une moindre participation politique (non inscription sur les listes électorales, abstentionnisme). En contribuant à doter les élèves d’une culture et d’un esprit critique suffisants, l’école contribue à créer les conditions de l’exercice effectif de la citoyenneté.

Or, dans les quartiers sensibles, nous sommes confrontés à un premier écueil en la matière : celui de l’échec scolaire. En effet, le nombre très important d’élèves précocement déscolarisés ou mal orientés ne contribue pas à former des individus pleinement conscients des mécanismes qui s’exercent sur eux, ne favorise pas, de leur part, l’usage des outils démocratiques à leur disposition pour améliorer leur condition. Au-delà de cet aspect fondamental de réussite scolaire, les jeunes de banlieue sont souvent éloignés physiquement des espaces politiques et institutionnels dans lesquels le pouvoir s’exerce. Au lieu d’un accès direct, un labyrinthe d’intermédiaires creuse toujours l’écart entre ces jeunes et les institutions faisant de la police la seule interlocutrice visible. Dans ce cadre, l’accessibilité plus que réduite des jeunes de quartier aux lieux symbolisant et faisant fonctionner la République constitue un deuxième écueil qui doit également être pris en considération. De fait, la fréquentation des espaces institutionnels et politiques par les jeunes ne fait pas suffisamment l’objet de mesures incitatives des pouvoirs publics. Pourtant, il pourrait s’agir d’une piste de découverte et d’accélération de l’engagement citoyen pour ces publics.

Proposition

Si l’objectif de maintenir le plus d’élèves possible dans une perspective de réussite scolaire doit être poursuivi sans relâche, et que toutes les mesures allant dans ce sens doivent être prises, un travail de sensibilisation plus important des jeunes, notamment en ZEP, doit être effectué pour familiariser ces derniers avec leurs espaces politiques et institutionnels. Dans cette optique, le CQFD propose d’utiliser trois leviers :

a) Créer un module d’analyse des institutions et de la participation politique et citoyenne dans les sociétés démocratiques en fin de collège et au lycée. Ce module doit être combiné à la mise en place d’un conseil des élèves obligatoire dans chaque établissement, que ce soit au collège ou dans les lycées d’enseignement général et professionnel. Il est nécessaire de dépasser la simple élection de délégués de classe, uniquement sensés représenter les élèves lors des conseils de classe, et de leur conférer un rôle plus important : participation au conseil des élèves, entité réunissant l’ensemble des délégués de classe de l’école, entité consultée, écoutée, et doté d’un pouvoir de véto vis-à-vis des professeurs et du personnel de direction. Ces délégués devront ensuite informer régulièrement les élèves de leur classe sur les différentes décisions et sujets abordés par le conseil des élèves. Les parents d’élèves devront aussi être associés à cette participation citoyenne dans les écoles.

b) Créer des parcours citoyens permettant aux jeunes de s’approprier, pendant leurs études secondaires et universitaires, trois à six lieux emblématiques de la République française. Du local au national en passant par le régional, ces  espaces peuvent être les suivants : la Mairie, le Conseil général, le Conseil régional, la Préfecture, l’Assemblée nationale, le Sénat, le Conseil d’Etat, le Conseil constitutionnel, les Ministères… La démarche doit être incitative pour avoir plus d’impact : la méthodologie doit associer un travail préparatoire sur l’un de ces espaces, son rôle, ses membres, son fonctionnement, suivi d’une visite thématique du lieu préalablement étudié. C’est ainsi que le conseil municipal des jeunes de Lille s’est rendu à l’Assemblée nationale en juillet 2011, dans le cadre d’un projet intitulé « Citoyenneté pour connaître toutes les institutions ». En février dernier, près de vingt jeunes conseillers municipaux avaient déjà visité le Conseil général du Nord sur invitation de Laurent Houllier, maire de Rieulay et conseiller général du Nord. Et cette fois-ci, ils ont donc été reçus par Jean-Jacques Candelier, leur député-maire, et ont pu visiter le Palais Bourbon avec un guide à leur disposition puis assister à une séance dans l’hémicycle (source : La Voix du Nord, 18.07.2011). Voici typiquement le genre d’expériences qu’il conviendrait de généraliser. Autre exemple, celui de Sofiane, 17 ans, qui a été incarcéré au quartier des mineurs de la maison d’arrêt de Villepinte pour une affaire de stupéfiants et qui a visité l’Assemblée nationale à sa demande, en compagnie de son député Jean-Christophe Lagarde. En effet, et c’est une première en France d’après l’administration pénitentiaire, Sofiane a demandé à sa juge s’il pouvait se rendre à l’endroit « où on faisait les lois » après avoir reçu des cours d’éducation civique en prison (source : A. Gelebart, 20 Minutes, le 19 oct. 2010). Cela démontre que de donner une dimension physique et matérielle à ce que l’on apprend en cours et dans les livres permet de faire le lien entre la théorie et la pratique.

c) Créer une Journée nationale des espaces institutionnels et politiques. De même qu’il existe les Journées du patrimoine, la Fête de la musique, cette journée dédiée, portée par les ministères en charge de la fonction publique, les collectivités locales, les assemblées, aurait pour objectif de permettre aux citoyens d’aller à la rencontre des institutions, de leurs représentants et des politiques, une fois par an, et à grand renfort de publicité.

Bénéfice

Dans les quartiers défavorisés, beaucoup de jeunes ont un rapport distancié vis-à-vis des institutions, ce qui conforte l’approche théorique qu’ils peuvent en avoir. Le fait de visiter des lieux de pouvoir, des lieux symbolisant la République, est susceptible de donner un caractère concret, de donner corps à ces institutions. En cassant la distance physique et en favorisant l’accessibilité à ces espaces, cela peut donc favoriser l’engagement citoyen car ils ne sont plus en dehors, ils peuvent entrer dedans, et cela peut donner des idées voire susciter des vocations.